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Biodiversité, insectes et vies humaines

marialegall85
14 août
9 min de lecture

Dernière mise à jour : 17 août


Il y quelques mois, je suis passée dans le journal local pour un article avec Bretagne vivante sur le dispositif Regain. C’est une sorte de label qui permet l’inscription des jardins individuels dans un projet collectif de restauration de la biodiversité à l’échelle locale. Il y a en France 17 million de jardins privés, ce qui représente un potentiel immense, puisque c’est quatre fois la superficie des réserves naturelles nationales. En Bretagne, 330 jardins sont inscrits dans ce projet, ce qui fait 183 hectares… ce n’est pas rien ! Je vous mets le lien du site internet de Regain en bibliographie, sur lequel il y a plein de fiches conseil pour accueillir la biodiversité si le sujet vous intéresse.


Biodiversité, insectes et affects


Une fois l'article publié, une personne est venue me voir pour me dire que cet article était bien mais que lui, contrairement à moi, il n’aimait pas la biodiversité. J’ai été totalement désarçonnée par cette réponse : dire qu’on n’aime pas la biodiversité, c’est à mes yeux comme dire qu’on n’aime pas l’oxygène, ça n’a aucun sens. En questionnant un peu cette personne, j’ai compris que ce qu’il voulait dire par là c’est qu’il ne veut pas laisser les herbes hautes dans les jardins parce qu’il n’aime pas les insectes. Mais que répondre quand on est face à une réaction de ce type? Et comment lui faire comprendre que, qu’on n’aime les insectes ou pas, notre sort est intrinsèquement lié au leur ?




Est-ce qu'il faut aimer la nature?


Philippe Descola est un anthropologue qui a passé quelques années chez les Achuars, un peuple d’Amazonie. Dans ses travaux, il a mis en avant le fait que l’Occident moderne a créé une séparation entre nature et culture, et que la nature est un concept créé par cette modernité. Le concept de nature étant relatif à tout ce qui n’est pas humain, et la culture étant le propre des humains qui ont pu surmonter le naturel en eux. Cette séparation structure notre vision du monde de "modernes", comme nous appelle Descola, puisque nous sommes né·e·s et nous avons grandi dans cet Occident qui sépare nature et culture, humains et non-humains. C’est ce qu’il appelle le "naturalisme". Attention toutefois à ne pas confondre le naturalisme dans ce cadre là, et le naturalisme quand il désigne la passion pour les plantes et les animaux!


Le concept de nature n’est donc pas une réalité objective, c’est une construction sociale dont se passent bon nombre de peuples pour qui la nature n’existe pas comme un domaine autonome : le concept n’existe tout simplement pas, il n’y a pas de nature. Ça ne veut pas dire pour autant que chez ces peuples, l’harmonie règne entre humains et non humains. Les relations peuvent être harmonieuses ou conflictuelles, comme pour toutes les relations, mais la séparation n'existe pas.  Cela ne veut pas dire non plus qu’en Occident des personnes ne peuvent pas être sensibles aux animaux ou aux plantes, mais ce n’est pas la norme. Donc pour répondre à la question du paragraphe précédent, on peut aimer ou ne pas aimer la nature, mais il faut prendre conscience que c'est une notion qui n'est pas universelle parce qu'au final, la nature c'est nous aussi: nous sommes de gros mammifères !


Naturalisme et capitalisme


Cette séparation entre nature et culture, que l'on appelle la naturalisme comme nous l'avons vu, va entrainer plusieurs évolutions :


D’une part, en extériorisant la nature de la sphère des humains, le "naturel" devient une sorte d’objet inerte à étudier, une ressource à s’approprier et à exploiter pour permettre la croissance "infinie" des richesses (le guillemets c’est parce que cette idée de croissance infinie est une illusion dans un monde fini.). La nature est alors vécue dans un rapport utilitariste. Le mouvement des enclosures en est une illustration emblématique:

A partir de la fin du moyen âge en Angleterre, les terres ont été massivement privatisées. Avant cela, ces terres étaient des communs, c’est-à-dire qu’il s’agissait de terres qui pouvaient être possédées collectivement par les communautés ou qui appartenaient à un seigneur, mais sur lesquelles les communautés avaient des droits d’usage. Il était ainsi possible par exemple d’aller y chercher du bois ou des champignons. Cette privatisation s’est faite au détriment des communautés paysannes, pour lesquelles les communs étaient une garantie de survie: Si les récoltes étaient mauvaises une année, il était toujours possible d’aller glaner, de chasser ou de pêcher pour se nourrir. Avec le mouvement des enclosures, il devient possible de privatiser la nature et d’en exploiter les ressources dans un objectif d’enrichissement individuel, et l’essor de la propriété privée va de pair avec la tentative d’abolition des communs.


D’autre part, avec le processus de colonisation, une hiérarchie entre humain·e·s est mise en place, selon qu’ils ou elles sont considéré·e·s comme étant plus ou moins "civilisé·e·s" ou au contraire "sauvages" et "proches de la nature". Au 18e siècle, des théories racistes supposément scientifiques émergent, avec des travaux de médecins, biologistes et naturalistes. Les chercheurs mesurent des crânes, hiérarchisent les populations humaines à partir de ces mesures et ainsi l'anthropologie sert à justifier l'inégalité. En France, Arthur de Gobineau publie en 1855 un "Essai sur l'inégalité des races humaines" dans lequel il attribue à chaque "race" des degrés de "civilisation" différents, les européen·ne·s étant bien entendu au sommet de cette pyramide. Ces théories racistes circulent et, dans un contexte de colonisation, cette hiérarchisation justifie la mise au travail forcée de populations considérées comme étant "à civiliser". C’est l’argument qui a été utilisé pour justifier la colonisation et l’esclavage des indien·nes puis des africain·nes en Amérique. En 1885, Anténor Firmin, un intellectuel haïtien, publie un ouvrage en réponse à l'ouvrage de Gobineau intitulé "De l'égalité des races humaines". Cependant, dans un contexte de course à la colonisation entre Etats européens, la pensée d'Anténor Firmin,  qui prône une anthropologie positive et qui veut armer les peuples contre le discours colonial, restera longtemps occultée.


Mural de Diego Rivera représentant la conquête du Mexique au palais national à México
Mural de Diego Rivera représentant la conquête du Mexique au palais national à México

Naturalisme et colonialisme ont servi de terreau au capitalisme - le modèle économique dans lequel nous vivons, basé sur la propriété privée des moyens de production, l'accumulation du capital et la recherche du profit - permettant ainsi sa domination sur la plante entière. Mais après plusieurs siècles de ce régime (associé à d'autres -ismes notamment l'extractivisme), nous arrivons à un tournant.



La zone critique ou la fragilité des possibilités de l'existence


« il nous a cependant fallu apprendre au cours des dernières décennies que traiter la nature comme une réalité extérieure aux humains, une ressource corvéable à merci, engendre des conséquences dramatiques qu’il était impossible d’imaginer auparavant »  (Descola et Pignocchi, Ethnographie des mondes à venir, page 13).

Le sol se dérobe sous nos pieds et nous découvrons que ce qui semblait être acquis - un climat tempéré en France, l'oxygène qui nous permet de vivre, le sol qui nous nourrit - cette stabilité des conditions qui permettent la vie sur notre planète, tout cela peut changer.  Quelle situation paradoxale: certains fous continuent de croire et de prôner le fait qu'on pourra coloniser l'espace (où en tout cas, ils pensent sauver leur peau de cette façon), alors que j'observe autour de moi une prise de conscience cet été dans notre chaire de la fragilité de nos existences et de notre vulnérabilité. Cela nous amène au concept de zone critique théorisé par Bruno Latour.


La zone critique est ce vernis très mince, de quelques kilomètres sur la surface de la planète, sur lequel la vie est possible. Et cette vie, donc l'habitabilité de la planète, n'est possible que grâce aux interactions entre vivants. "Les vivants ne sont pas simplement des organismes dans un environnement mais [ils] ont la particularité de transformer l'environnement à leur profit". (Latour, 2026, page 59). Et comment? A travers l'interconnexion, puisque chaque être vivant a un métabolisme qui fait qu'il absorbe des éléments qui sont ensuite recrachés et utilisés par d'autres comme des opportunités. 


Baptiste Morizot explique cela très bien : il y a deux formes de vie, la vie rouge et la vie verte. La vie rouge c'est notre groupe, celui des êtres vivants qui ont du sang, le rouge étant la couleur de l'hémoglobine, et la vie verte c'est le végétal avec la chlorophylle. Pour vivre, nous avons besoin d'inspirer, or l'oxygène que nous inspirons a été expiré par les végétaux. Absolument tout l'oxygène est d'origine biologique, ce sont les végétaux qui nous permettent de respirer. Mais cela ne s'arrête pas là, l'oxygène n'est pas un gaz stable, il se lie à d'autres éléments et disparait, mais il est stabilisé par d'autres formes de vie (bactéries, planctons et végétaux) qui rendent ainsi notre atmosphère respirable.

"Et pourtant nous traversons la vie entière sans le ressentir - comme si l'air que nous respirons tombait du ciel plutôt que d'émerger d'un tissu vivant immense et fragile." (Morizot et Neyret, 2026, page 21).

Défendre l'habitabilité de la planète


Et nous pourrions parler également des sols qui nous nourrissent, de la pollinisation... la liste est longue. La possibilité de la vie dans la zone critique n'est pas un acquis, c'est le résultat du travail de milliards d'organismes vivants depuis des milliards d'années. La vie est en quelque sorte comme un tissu. C'est l'ensemble des fils reliés entre eux qui crée le tissu. Si on arrache un fil le tissu tient, mais à partir d'un certains nombre de fils arrachés, le tissu ne tient plus...la vie s'effondre.


A l'heure où j'écris ce texte nous traversons la cinquième canicule de l'été 2026, nous avons atteint le seuil le plus élevé en terme de sécheresse dans les Côtes d'Armor, nous allons peut-être vivre des restrictions d'usage de l'eau au robinet, nous traversons un épisode de pollution atmosphérique en Bretagne et ça brûle partout en Europe. La terre est une merveille rendue habitable par les être vivants eux-mêmes et rendue de plus en plus inhabitable par l'action des humain·e·s modernes. Ca m'agace beaucoup quand on fait passer les écologistes pour des personnes un peu fleurs bleues ou ridicules qui veulent défendre les animaux, ou encore quand on dit qu'il faut "sauver la planète". En réalité, et peut-être que la prise de conscience va enfin avoir lieu cet été, ce n'est ni l'un ni l'autre: Il s'agit de se battre pour l'habitabilité de la planète, car la planète, pour sa part, n'est pas en danger. C'est la vie qui est en danger, et tout particulièrement la notre. Et pour en revenir au point de départ de cet article, notre sort est inexorablement lié à celui des autres êtres vivants, qu'on les apprécie ou pas, car "il n'y a pas de vie digne dans un monde inhabitable" comme nous le rappellent Baptiste Morizot et Laurent Neyret.


Ces deux auteurs (Baptiste Morizot est philosophe et Laurent Neyret est professeur de droit) plaident pour que l'habitabilité devienne une valeur cardinale du droit au même titre que la liberté, l'égalité et la dignité, car elle est la condition silencieuse, et oubliée jusqu'à présent, des autres valeurs cardinales. Défendre l'habitabilité, c'est défendre la primauté du maintien des conditions qui permettent notre existence face aux intérêts économiques. C'est aussi défendre l'intérêt collectif face à la voracité des intérêts privés car, n'en déplaise à Yann Barthès, non, nous ne sommes pas tous égaux face à la canicule (et face au dérèglement climatique). Les plus précaires en sont les principales victimes, alors que ceux et celles qui sont le moteur du dérèglement par leur mode de vie, et qui déploient tous les moyens possibles pour maintenir ce système en place, ceux-là et celles-là n'en payent pas encore les conséquences et ils et elles continueront à défendre leur business malgré des conséquences humaines de plus en plus dramatiques.


Certains diront que le droit ne peut pas grand chose face aux déchaînements actuels, d'autres que le changement de regard sur le monde non plus. Personnellement, je pense que tout est utile, que toutes les stratégies de luttes sont utiles, des jardins Regain, aux rachats de terres pour les réensauvager, de la défense de l'agriculture paysanne au combat contre l'agro-industrie ou encore aux ZAD, tout ce qui peut donner du souffle, de l'espoir et du courage. "Nous sommes à un moment où l'humanité, et l'ensemble de la vie telle que nous la connaissons, sont menacés" (Morizot et Neyret, 2026, page 4) et c'est l'union de nos forces qui écrira l'avenir.


Bibliographie


Voilà les livres que j'ai lus et sur lesquels je me suis appuyés pour écrire cet article (et qui au passage me redonnent de l'espoir quand je me sens trop découragée):

Descola, Philippe, et Alessandro Pignocchi. 2022. Ethnographies des mondes à venir. Anthropocène. Seuil.

Latour, Bruno. 2017. Où atterrir ? comment s’orienter en politique. Cahiers libres. La Découverte.

Latour, Bruno. 2026. Habiter la Terre: entretiens avec Nicolas Truong. Poche +. Éditions les Liens qui libèrent.

Neyret, Laurent, et Baptiste Morizot. 2026. Liberté, dignité, habitabilité: donner au siècle la valeur qui lui manque. Tracts. Éditions Gallimard.

Morizot, Baptiste. 2024. Raviver les braises du vivant: un front commun essai. Babel 1952. Actes Sud Éditions Wildproject.

Pignocchi, Alessandro. 2025. Perspectives terrestres: scénario pour une émancipation écologiste. Écocène. Éditions du Seuil.


J'ai aussi écouté des podcasts très intéressants :

Sur le thème des enclosures :

Sur le racisme scientifique :


Si vous avez envie de quelque chose de plus léger, vous pouvez lire la trilogie de Pignocchi "Petit traité d'écologie sauvage" sortie en 2025 aux éditions Steinkis, qui m'a beaucoup fait rire, ou aller faire un tour sur son blog https://puntish.blogspot.com/


Enfin, chose promise chose due, voici le lien pour Regain, vous trouverez des fiches avec des informations pour connaître la biodiversité des jardins et apprendre à la restaurer ainsi que des informations sur le dispositif : https://www.regain-biodiversite.bretagne-vivante-dev.org/

(Je ne peux que vous encourager à vous engager dans cette démarche si vous en avez la possibilité. Quelle joie que de participer à faciliter la vie, d'observer les insectes, les oiseaux. C'est le meilleur antidote au découragement en ce moment.)









 
 
 

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